IL FUT UN TEMPS OÙ J’ÉTAIS constamment en mode multitâche. Je m’affolais si la borne wifi flanchait dans mon cybercafé préféré et le brouillard dans ma tête me faisait oublier le numéro de ma soeur. J’abattais des semaines de 60 heures, jusqu’à un certain dimanche (mon premier jour de congé depuis des lustres) où j’ai constaté que je ne me souvenais plus ce que j’aimais
faire dans mes temps libres.
Edward M. Hallowell, spécialiste des troubles déficitaires de l’attention (ou TDA), a écrit son dernier livre, CrazyBusy: Overstretched, Overbooked, and About to Snap!, après avoir constaté que bien des gens manifestaient des signes de TDA, comme parler vite, sauter du coq à l’âne, s’impatienter, oublier où l’on va ou ce qu’on voulait y faire. « Ces personnes n’ont pas vraiment de TDA, mais elles présentent bon nombre de ses symptômes, écrit-il. Elles souffrent de modernite aiguë. »
Pas de panique, ça se guérit. Les partisans du mouvement Slow, qui vise à ralentir le rythme de vie, appliquent leur philosophie de la lenteur à tout, de l’alimentation à l’éducation des enfants, en passant par l’urbanisme. Cette tendance consiste à rechercher la simplicité, à consommer localement et à interagir en personne avec les gens. Puisqu’il préconise un mode de vie que nos grands-parents tenaient pour acquis, le mouvement du ralentissement est à la fois rétrograde et révolutionnaire. Mais ne vous arrêtez pas à ce paradoxe, suivez les simples conseils qui suivent.
CONNECTEZ-VOUS
Contre mon loyer mensuel, mon proprio me fournit un toit, un brin de causette le matin et, à l’occasion, un panier de choux de Bruxelles ou de framboises laissé sur le pas de ma porte. Tous n’ont pas cette chance. Selon un rapport sur l’isolement social publié en 2006 dans l’American Sociological Review, la part de la population américaine n’ayant aucun confident ou un seul est passée de 25 % il y a vingt ans à près de 50 % aujourd’hui. Il est grand temps d’engager la conversation avec ses voisins.
À LA MAISON
Personnellement, je ne raffole pas des repas-partage (un peu de trempette aux épinards avec vos sushis ?). Mais il y a une foule d’autres moyens préconisés par les adeptes de la lenteur pour bâtir des réseaux sociaux. Le covoiturage entre voisins et collègues donne l’occasion de jaser, tout en supportant mieux les bouchons. Cultiver un lopin de terre au jardin communautaire permet de manger mieux, de renouer avec la nature et de discuter paillis et mauvaises herbes avec le vieux solitaire qui vit au coin de la rue. Nous pouvons aussi aider nos enfants à développer leur esprit communautaire. Auteur du livre Éloge de la lenteur : Et si vous ralentissiez ?, Carl Honoré loue le programme « Safer Strangers » du gouvernement britannique, qui enseigne aux enfants qu’ils peuvent faire confiance à la plupart des résidants de leur quartier.« Même si les statistiques démontrent que nos rues ne sont |
Travailler
lentement,
ce n’est pas se limer les ongles ou ne rien faire ;
c’est prendre le temps et l’espace
nécessaires
pour mieux
se concentrer.
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pas plus dangereuses qu’avant, nous, parents, avons l’impression qu’elles le sont. Résultat, nos enfants sont élevés en quasi-captivité et passent ainsi à côté de certains apprentissages importants de la vie », écrit-il sur son blogue, à
carlhonore.com.
Expliquez à vos enfants à qui ils peuvent demander de l’aide (aux gens en uniforme, aux médecins, aux caissières, aux policiers) et où ils peuvent s’adresser (bureaux de poste, églises). Pour s’épanouir, les enfants ont besoin d’apprivoiser leur quartier afin de développer leurs muscles et leur imagination.
AU TRAVAIL
Le moment n’est peut-être pas propice pour quitter votre emploi, mais vous pouvez lui donner une dimension plus humaine en vous inscrivant à une banque de temps. Les membres de ces banques échangent des services à raison d’une heure contre une heure. Ainsi, un acupuncteur qui traite un malade reçoit le même nombre de crédits qu’un avocat offrant de l’aide juridique ou qu’un garçon de 14 ans qui promène des chiens. Ces crédits permettent d’acheter des services offerts par d’autres membres. Il existe 150 banques de temps aux États-Unis, et leur nombre s’accroît rapidement. En prime, vous rencontrez des gens que vous n’auriez jamais croisés autrement.
DÉCONNECTEZ-VOUS
La veille de Noël, mon fils a renversé du chocolat chaud sur notre portable. Nonobstant les 600$ de réparation, ce fut notre plus beau cadeau. Pendant deux semaines, nous avons lu, joué ensemble au Monopoly et batifolé dans la neige avec nos chiens. Être accessible en tout temps par courriel, BlackBerry ou cellulaire est tout le contraire d’être branché. Cela vous éloigne des personnes qui partagent votre vie, morcelle la conversation et éteint votre créativité.
À LA MAISON
Andrea Peneycad ne se définit pas comme une personne religieuse, mais elle respecte le sabbat avec Rodney, son compagnon juif. Tous deux occupent des emplois exigeants, elle comme gérante de bureau, lui comme enseignant auprès de jeunes en difficulté. Ce moment les oblige à décompresser, « et je l’attends impatiemment », admet Andrea. Du vendredi soir au samedi soir, ils marquent une pause : pas d’écran, d’emplettes, de travail domestique ou professionnel. Ils invitent souvent des amis pour discuter longuement autour d’un bon repas, et le samedi matin, ils brunchent au café sans se hâter. « Ce temps d’arrêt permet de se recentrer sur la vie que nous souhaitons, et fait toute la différence dans notre relation », explique-t-elle. Peu importe les croyances que l’on a, le fait de débrancher, ne serait-ce que quelques heures le téléphone, l’ordinateur ou la télé calme l’esprit et procure du temps de qualité avec son entourage.
AU TRAVAIL
Que dirait votre patron si vous ne répondiez à vos courriels qu’à heures fixes et si vous refusiez de prendre les appels sur votre cellulaire de fonction en dehors des heures de bureau ? En évitant ces distractions électroniques et en protégeant sa vie familiale contre les intrusions du travail, Paul Lima, coach médiatique et auteur, estime qu’il préserve sa concentration mentale, ce qui le rend plus efficace. Pour se débrancher ainsi en douceur, il faut « dompter » clients et collègues à accepter votre système. Vous pouvez programmer une réponse automatisée sur votre compte de courriels ou enregistrer un message sur votre cellulaire, pour préciser le moment où vous prendrez vos messages. Avant tout, éliminez tout sentiment de culpabilité. Ralentir ne consiste pas à se limer les ongles pendant qu’un stagiaire rédige vos rapports. Il s’agit de prendre le temps de canaliser son énergie pour mieux s’acquitter de ses tâches et profiter d’une vie à l’extérieur du bureau. Au fait, j’ai adopté un nouveau café : un estaminet où, assis à de longues tables, on finit toujours par jaser de tout et de rien avec son voisin. Des livres d’art et des magazines de décoration invitent à flâner après le dîner. Et surtout, pas de borne wifi ici. Le plus étrange, c’est qu’en prenant son temps, on accomplit davantage et on vit mieux qu’en se dépensant à 100 à l’heure. Alors, avez-vous trouvé votre lieu apaisant ?